Panique.

Une chose que vous ne savez peut-être pas, parce que vous n’avez pas assez de chats pour le constater : les chats sont des paniqueurs. Un peu comme les moutons. Il est vrai que ce que je leur fais vivre, une vie non pas en petits groupes, comme les lions, mais en troupeau, y aide beaucoup.

Pour donner à manger à tant de chats, la clef est l’équanimité souveraine de la Mère Nourricière, doublée d’une totale justice pour la quantité dans et le nombre des écuelles. Chacun aura sa part, dans son assiette. Et la même chose. La Mère Nourricière que je suis compte un peu sur le fait que certains chats n’aiment guère les heures de pointe dans le couloir et la grande pièce au sud-est, zones où la bouffe chats se passe exclusivement – ou presque. D’autres n’ont pas entendu le cri de ralliement (« Les chaaaaaats ! Mangiren ! Frühstüüüüüüück !!! Poussy poussy poussy !!!!!!!! Mangeeeeeeeeeeeeer ! »). Quelques uns n’ont pas faim, là, maintenant, Bizule vient TOUJOURS un bon moment après la ruée, Fotia ne vient pas toujours, et Lili vient tous les 2/3 jours, me signale qu’elle est là avec de petits cris, mange jusqu’à s’en faire péter la sous-ventrière, dort une journée, et repart.  En gros, sur une soixantaine de chats-de-dedans, il y en a une trentaine à venir manger quand j’appelle.  Plus les chats du dehors qui osent entrer, qui connaissent le coup de la chatière si les portes sont fermées. Mais une chose est claire, dans ma « philosophie » : je ne refuse JAMAIS à manger à un animal qui a faim.

Précision : pour des raisons financière, j’essaie de carguer la voilure. Bonne qualité, mais moins, et plus de croquettes, moins de boîtes. Le matin, je ruse : l’œil encore collé par le sommeil, c’est mon premier acte de la journée, je donne d’abord les croquettes dedans, puis dehors. Puis café, toilette, je m’habille : il me faut une bonne demi-heure. Mais alors, quand je suis prête pour les boîtes, beaucoup de chats sont repartis et se contentent de croquettes le matin. Dès lors, je prépare les écuelles pour les chats que je sais ne pas manger de nourriture sèche (en particulier les édentés), les gourmands, les chats malades, ceux qui viendront en retard parce qu’ils ont dormi dehors, etc.  Petite économie sur les boîtes. Mais par contre, le soir, on rigole pas, faut fournir !

Bref, avec une gestuelle calme, le silence, les pas mesurés (en particulier pour ne pas écraser une patte ou une queue : plus je suis calme et silencieuse, plus ils le sont) une fois les écuelles distribuées par huit, quatre dans une main, quatre dans l’autre, allers-retours entre la table où je prépare les repas et les endroits où je pose les assiettes, chacun commence à manger. Et c’est à ce moment-là que, s’il y a panique, c’est la catastrophe totale. Mélissa (et soudain, en l’écrivant, je m’inquiète en réalisant que je ne l’ai pas vue depuis… un jour ? deux jours ? C’est une des choses qui me TUE le moral : soudain réaliser qu’un chat n’y est pas, et commencer à me faire du souci), Mélissa donc est une grande spécialiste de la chose.  Au moindre bruit bizarre, dedans ou dehors, chat qui fait tomber quelque chose en sautant,  ou, encore pire, sonnerie du téléphone ou proprio tapant à la porte côté est, un des chats, souvent Mélissa, mais tout chat un peu nerveux, commence à paniquer, se met à courir comme s’il avait le diable des chats lui mordant le cou, et TOUS les chats s’enfuient ventre à terre, panique panique panique, dehors dehors dehors, tous aux abriiiiiiiiis, et en quelques secondes, il n’y a plus un chat dedans. Par contre, le couloir et la grande pièce sont couverts d’écuelles et de bols renversés, de croquettes, de morceaux de boîte. Et je RÂLE, je les hais, je leur en veux… Et je reprends tout depuis le début, après avoir nettoyé. Cââââââlme, respirer par le nez, ZEEEEEEEEENNNN…

Le mot ‘panique’ vient du nom du dieu grec Pan. Dont nous avons bien compris les effets sur les gens. Pan me fascine, et je ne résiste pas au désir de mettre ici un texte mystérieux, puissant, seul témoignage écrit de la fin réelle parce que symbolique de l’Antiquité grecque, et de la mort de sa magie.

LA MORT DU GRAND PAN

Le récit, par Plutarque, au IIe siècle, dans son traité Sur la disparition des oracles

 

Quant à la mort des êtres de cette sorte, voici ce que j’ai entendu dire à un homme qui n’était ni un sot ni un hâbleur. Le rhéteur Emilien, dont certains d’entre vous ont suivi les leçons, avait pour père Epitherses, mon compatriote et mon professeur de lettres.

Il me raconta qu’un jour, se rendant en Italie par mer, il s’était embarqué sur un navire qui emmenait des marchandises et de nombreux passagers. Le soir, comme on se trouvait déjà près des îles Echinades, le vent soudain tomba et le navire fut porté par les flots dans les parages de Paxos. La plupart des gens à bord étaient éveillés et beaucoup continuaient à boire après le repas.

Soudain, une voix se fit entendre qui, de l’île de Paxos, appelait en criant Thamous. On s’étonna. Ce Thamous était un pilote égyptien et peu de passagers le connaissaient par son nom. Il s’entendit nommer ainsi deux fois sans rien dire, puis, la troisième fois, il répondit à celui qui l’appelait, et celui-ci, alors, enflant la voix, lui dit :

« Quand tu seras à la hauteur de Palodes, annonce que le grand Pan est mort. »

En entendant cela, continuait Epitherses, tous furent glacés d’effroi. Comme ils se consultaient entre eux pour savoir s’il valait mieux obéir à cet ordre ou ne pas en tenir compte et le négliger, Thamous décida que, si le vent soufflait, il passerait le long du rivage sans rien dire, mais que, s’il n’y avait pas de vent et si le calme régnait à l’endroit indiqué, il répéterait ce qu’il avait entendu. Or, lorsqu’on arriva à la hauteur de Palodes, il n’y avait pas un souffle d’air, pas une vague. Alors Thamous, placé à la poupe et tourné vers la terre, dit, suivant les paroles entendues :

« Le grand Pan est mort. »

A peine avait-il fini qu’un grand sanglot s’éleva, poussé non par une, mais par beaucoup de personnes, et mêlé de cris de surprise. 

Comme cette scène avait eu un grand nombre de témoins, le bruit s’en répandit bientôt à Rome ; et Thamous fut mandé par Tibère César. Tibère ajouta foi à son récit, au point de s’informer et de faire des recherches au sujet de ce Pan. Les philologues de son entourage, qui étaient nombreux, portèrent leurs conjectures sur le fils d’Hermès et de Pénélope. 

Et Philippe vit son récit confirmé par plusieurs des assistants, qui l’avaient entendu raconter à Emilien dans sa vieillesse.

PLUTARQUE, Sur la disparition des oracles, 17

(traduction Flacelière)

Mais cette page de blog serait incomplète sans quelques images :

un spectacle rare : les lits sans chats ! Contrairement à vos contrées, ici, il fait beau, chaud, mais pas trop, un délicieux 26°… Les chats donc jouissent des petits endroits dehors à l’ombre, mais où l’air est encore doux… Cela changera dès juin, où les chats au contraire passeront la journée à l’intérieur, toujours un peu moins étouffant qu’à l’extérieur.

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Certains d’entre vous connaissent la petite fontaine solaire : un petit panneau que j’oriente vers le soleil au fur et à mesure de notre/son déplacement, un récipient d’eau, la petite pompe, une petite fontaine d’eau toujours fraîche et que les chats adorent !

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Et voilà le petit rescapé, encore tout petit nourrisson :

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Et sa mère, méfiante comme toujours :

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Avec ses couleurs marrantes, la queue en cassate napolitaine blanc-noir-roux, et son petit chapeau sur la tête qui rappelle les couleurs de la queue…

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PS : et une petite photo de quelques écuelles, non ? Avant de consacrer un vrai chapitre à cette histoire de bouffe !

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8 réflexions sur “Panique.

  1. Quel boulot ! Quelle patience ! Quel amour et quels amours ;o)
    Moi, aujourd’hui, je vais voir les premiers nés d’une chatte sauvage qui traîne dans la cabane à jardin d’Angèle… ça va être une journée chats ;o)). Je vais d’ailleurs prendre mon ordinateur pour lui montrer le blog…

    • oui, c’est du boulot pour bien faire les choses. du boulot, du fric, une sorte de foi, et pas mal d’amour. et comme je n’attends rien en échange, ce qui vient est toujours en plus et en soi de petits soleils soudains.

  2. Je l’ai toujours la petite fontaine solaire mais malheureusement elle ne fonctionne plus depuis le déménagement, je pense que c’est le calcaire.

    • mais non, ça se nettoie très bien !!! il faut démonter/tirer la petite partie avec les fentes, virer la mousse plastique, enveler la petite cheminée en la faisant coulisser latéralement sur l’axe, nettoyer l’hélice car il y a sûrement des débris qui bloquent. c’est increvable. et puis il faut délicatement nettoyer le panneau solaire bien sûr. allez, tu oses juste pas dire qu’il y a pas de soleil chez toi ;-)

      • ben rééssaie !
        ;-)
        et vérifie le câble, et les contacts.
        aucune raison que ça marche pas sinon, et en tout cas pas le calcaire : à part le mécanisme, qui est vraiment tout simple, et donc facile à nettoyer, que veux-tu que le calcaire fasse ?

  3. (« Les chaaaaaats ! Mangiren ! Frühstüüüüüüück !!! Poussy poussy poussy !!!!!!!! Mangeeeeeeeeeeeeer ! »).
    Je relis tous les jours le cri de ralliement pour le repas de la cantine féline. Et je ris tous les jours sur le Mangieren.
    J’adore l’idée que les chats grecs comprennent le sabir germano-zozéphinesque comme si c’était leur langue maternelle !

    • et attention, aux 4 points cardinaux de la maison ! entre ça et mes balades du soir avec alithia et au minimum une 20aine de chats derrière et devant moi (on va dans les champs, dans le verger, on a un chouette itinéraire et certains se posent là où c’est bien pour passer la nuit – mais après moultes jeux genre chats perchés, saute-chats, cache-chats…), bref vu le spectacle que je donne au village en face, je me fais guère d’illusions sur ce que les chroussiens pensent de la follache-à-chats en face !!!
      et oui, mangiEren, bien sûr !!!!
      d’ailleurs, c’est l’heure du cri de ralliement !

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