A défaut de parler de l’essentiel.

(Bienvenu(e) à toutes et tous dans ce blog-à-chats pour y poser un chatexte. Je suis très heureuse de publier celui que m’a envoyé Flip St-Ourak, texte qui trouve ici sa place évidente et naturelle)

Mon père nous a ramené un jour un chaton nouvellement né et aussitôt abandonné par sa mère, qu’il avait trouvé dans un sous-bois. Tout de suite, nous l’avons adopté et baptisée Linka. C’était une petite chatte noire et blanche au poil ras. Elle devint membre de la famille à part entière, c’est-à-dire placée sous la loi de notre mère omnipotente qui était du genre éducatrice compulsive aux sourcils froncés. Linka avait droit à la caisse avec les lambeaux de journaux dedans, les restes de la nourriture des humains et du mou de bœuf dimanche, c’est-à-dire du poumon que plus personne ne consommerait  aujourd’hui, je crois. C’était son lot à Linka et c’était normal à cette époque, puisque notre mère le disait et que c’était il y a tout de même un demi-siècle. Elle n’a jamais eu droit au vétérinaire non plus ; je ne suis même pas sûr que ma mère sût que ça existait, un véto. Nous avons donc eu droit aux chaleurs gémissantes, voyantes et pleines de souffrances de cette chatte durant des années et des années, jusqu’à sa ménopause qui finit bien par arriver une fois.

L’appartement que Linka ne quittait jamais, se vida progressivement par le départ des enfants devenus grands et par la mort de notre père. Linka et ma mère restèrent ensemble dans cet énorme appartement, mais la chatte vieillit plus vite que la mère et elle passa les dernières années de sa vie blottie au fond d’une armoire à linge, dans un état de de frilosité chronique qu’on ne  voit que chez les très  grands vieillards.

Et puis un jour, entre l’âge de 15 et 20 ans, elle entra en agonie. Alors ma mère prit une étrange résolution : la chatte ne devait pas mourir à la maison, cela ne se faisait pas, et peut-être aussi parce qu’elle ne le supporterait pas. Elle emmaillota Linka dans un linge et l’emporta dans le sous-bois où son homme l’avait trouvée bien des années auparavant. Elle déposa la chatte sous un buisson et rentra chez elle. La pauvre bête dut mourir très vite, la terreur venant s’ajouter à son grand âge.

Jamais nous n’avons pu parler avec notre mère de la fin de Linka. Cela ne devait pas se faire. Je n’ai jamais eu la possibilité ni de m’offusquer de la barbarie de son acte, ni être impressionné par la poésie de son geste : ramener à la nature celle qui était née dans la nature… comme les vieillards qu’on montait à dos d’homme au sommet de la montagne au Japon, pour les y abandonner à la mort. Mais je sais que le silence qui enveloppait la mort de Linka était empreint d’une profonde et silencieuse culpabilité chez elle. Une douleur qui ne cicatrisa jamais.

Je le sais entre autres par la joie qu’elle éprouva de ma décision d’adopter un chat dans ma maison. Ma mère baptisa l’animal d’autorité avant même qu’il soit né : il devait s’appeler Menuhin, comme Yehoudi Menuhin.  Aussi, quand le chaton arriva à la maison, nous l’avons appelé Chaliapine, comme Fédor Chaliapine… Car il ne fallait pas exagérer, avec des mères comme la mienne, cent fois il fallait remettre la révolte adolescente sur le métier, et ce jusqu’au bout des forces en présence !

Quand nous avons appris que Chaliapine n’était pas un petit mâle comme escompté, nous avons dû le/la rebaptiser dans l’urgence : Chalia-Pas-Pine. Très vite, à l’usage, Pas-Pine est tombé. Pourquoi ? Essayez donc de brailler dans un lotissement péri-urbain Chalia-Pas-Piiiiiine, et vous comprendrez ! Il n’est donc resté que Chalia qui lui va bien aussi et dont le diminutif pour les intimes est Chat-Chat.

Quand Chalia est arrivée à la maison, ma mère était déjà très âgée et ne se déplaçait plus beaucoup. J’allais lui rendre visite une fois par semaine et lui racontais la semaine écoulée. Mais rien ne l’intéressait autant que Chalia. Elle en était totalement fondue-amoureuse par contumace. Je devais tout lui raconter, et quand il n’y en avait pas assez, je n’hésitais pas à broder sur le sujet pour faire durer la petite lumière d’amour qui brillait au fond de son regard imaginant Chalia dans ses œuvres.

Une semaine avant la mort de ma mère, j’ai été la chercher pour dîner à la maison. Elle voulait absolument revoir Chalia qui, bien évidemment, ne se montra pas ce jour-là. Elle était à l’étage inférieur, dormant sur le lit (les chambres sont à l’étage inférieur). Après le repas, ma mère me demanda de l’aider à descendre l’escalier pour voir Chalia, ce qui représenta un effort nettement au-delà de ses forces. Je devais pratiquement la porter à la descente et à la remontée…

… Et là, bizarre, je repense aux vieillards qu’on porte sur le dos au Japon, avant d’en prendre congé pour toujours…

Elle vit Chalia dormant sur le lit, s’en approcha avec émotion et posa un moment sa main sur elle. Chalia se laissa faire. Puis ma mère dit : « bon, on peut remonter, maintenant ». Une semaine plus tard, elle s’éteignait chez elle durant sa sieste, emportant avec elle ses joies, ses douleurs physiques, ses amours et ses culpabilités.

Et moi qui écris tout cela, je sais bien (et je sais que toutes celles et ceux qui fréquentent le blog des Chats de Syros le savent aussi), qu’on parle, on écrit, on raconte… mais que dans le fond, c’est pour ne pas aborder l’essentiel qui se dérobe définitivement aux mots des hommes. L’essentiel dont on ne pourra jamais dire le quart du centième et qui mériterait des majuscules partout : le lien mystérieux qui nous lie à nos chats et ces chats à nous. Ce lien mystérieux que ne peuvent évoquer – de loin – que la musique de leur ronronnement et le parfum du bonheur au fond de leur pelage.

Flip St-Ourak

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3 réflexions sur “A défaut de parler de l’essentiel.

  1. cher Flip, dans ta vie, il y a même eu une 3ème chatte, Anaïs Petitute ! j’espère que tu auras l’envie d’en dire quelques mots un jour. merci pour ce texte. l’histoire de Linka, cette fin incroyable, barbare et poétique comme tu dis très justement, me serre le coeur. mais, comme fils de ta mère, tu as réussi ta révolte adolescente, il est certain que Chalia a/aura beaucoup plus de chance ! merci encore, et j’espère avoir à nouveau le plaisir de poser un autre texte de toi ici.

  2. J’ai lu ce beau texte, et j’ai pleuré.
    Parce que moi aussi, j’ai une Linka au fond du coeur. Je m’endors souvent en pensant à elle, et en me disant que s’il y avait un bon dieu, je n’aurais pas ma place auprès de lui, à cause de ce que j’ai laissé faire. J’ai essayé de me rattraper avec toutes les Linka qui ont suivi, mais rien à faire. Le fantôme de celle-là me poursuit toujours.

  3. Le commentaire de Gavroche est fort. Comme si des culpabilités assassines se cachaient chez beaucoup de gens. Moi, je porte la culpabilité d’avoir vendu Ciccio à 20 ans à des hippies sur la piazza di Spagna à Rome. Ciccio était un chien qui vivait mon errance en Italie d’ado pas encore achevé. Je suis coupable pour toujours de l’avoir abandonné et trahi sa confiance, et j’attends encore la sentence de condamnation qui allègera un peu ma conscience.

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